samedi 16 décembre 2017

Pierre Goubert: Les "morts dans la boue ou dans les chambres à gaz. Etait-ce pour quelque chose?"


Pierre Goubert (1915-2012), historien:
"Vint l'étrange défaite, la longue occupation, l'enfer sur terre, les douleurs silencieuses, les petites lâchetés, les gros bénéfices et les rares héroïsmes, un peu trop chantés. La France exsangue, désolée et pourtant si heureuse d'être libérée en 1944 (essentiellement par les Américains, il arrive qu'on paraisse l'oublier) va connaître, après le franc-deux sous, le franc-presque rien (...)

Au-delà du fait que la France ne représente plus que 1% du monde, comme l'a finement dit un augure de passage, il semble malheureusement sûr qu'elle paraît avoir perdu, au-delà des rodomontades officielles ou politiques, ce qui fut sa force et son âme.  Il lui restait quelque chose comme un peu de sagesse et d'esprit; les machineries et les bavardages vont-ils l'étouffer?

L'on se prend à songer à ceux qui sont morts dans la boue ou dans les chambres à gaz. Etait-ce pour quelque chose?"
Initiation à l'histoire de France, Fayard, 1984. Grand Prix Gobert 1985, p.p. 371-372.

jeudi 14 décembre 2017

Claude Lanzmann: "Pour moi le meurtre, qu'il soit d'ailleurs individuel ou de masse, est un acte incompréhensible"


Claude Lanzmann, journaliste, écrivain et cinéaste:
"On peut tenter de rendre compte du génocide par le chômage en Allemagne, la République de Weimar, la propagande antisémite, les caricatures du Stürmer, ou d'autres explications, psychanalytiques par exemple: l'image du père chez Hitler, etc.  Comme s'il y avait un engendrement possible de cela! Pour moi le meurtre, qu'il soit d'ailleurs individuel ou de masse, est un acte incompréhensible.  Ces historiens, je me disais parfois qu'ils étaient en train de devenir fous, à vouloir comprendre.  Il y des moments où comprendre, c'est la folie même. Tous ces présupposés, toutes ces conditions qu'ils énumèrent sont vrais; mais il y a un abîme; passer à l'acte, tuer.  Toute idée d'engendrement de la mort est un rêve absurde de non-violent."
Les non-lieux de la mémoire, Revue française de psychanalyse, 1986, n° 33: "L'amour de la haine". Cité par Liliane Kandel dans Féminismes et Nazisme, Odile Jacob, 2004, p. 19.

mercredi 13 décembre 2017

Pierre-André Taguieff: l'irresponsabilité de "certains adeptes du culte célinien"


Pierre-André Taguieff, historien des idées, philosophe et politologue:
"Ce qui me paraît particulièrement irresponsable, chez certains adeptes du culte célinien, c’est de présenter benoîtement l’auteur des pamphlets comme un «écrivain génial» qui, emporté par ses passions (ce qui est bien humain, comme on sait), se serait laissé tenter, dans certaines circonstances, par la polémique, sur un mode ludique. Il se serait simplement fait plaisir en donnant dans l’outrance. Rien de plus, donc rien de bien grave. La vérité est tout autre. Le docteur Destouches, antisémite frénétique et admirateur d’Hitler, a joué pleinement le rôle d’un agitateur antijuif, d’un propagandiste prohitlérien et d’un agent d’influence du nazisme à partir de la publication de Bagatelles pour un massacre, fin décembre 1937. Son second pamphlet, L’École des cadavres, paru un an plus tard, n’est qu’un long tract, fait de bric et de broc, en faveur du régime nazi et de son idéologie raciste et antisémite. Le futur collaborationniste, dès 1937-1938, avait ainsi prêté allégeance à la dictature hitlérienne et puissamment contribué à sa propagande. Dans les deux pamphlets se bousculent les usages de faux (tels les Protocoles des Sages de Sion) et les citations d’auteurs fabriquées ou déformées pour les besoins de la cause antijuive. Une édition critique doit comporter les mises au point requises sur ces pratiques de faussaire et de propagandiste sans scrupules. Ce qui nécessite des recherches patientes et une parfaite connaissance des sources. Et, bien sûr, le savoir historique permettant les contextualisations sans lesquelles une lecture critique des textes céliniens est impossible."
Source: CRIF


mardi 12 décembre 2017

Brice Couturier: "Pourquoi cet acharnement sur un pays minuscule et démocratique luttant pour sa survie dans un océan de despotisme?"


Brice Couturier, journaliste, producteur de radio et essayiste:
"Quand j'entends certains journalistes français vomir leur haine d'Israël, mentir délibérément sur la question de l'aide financière (un milliard d'euros par an) apportée aux différentes autorités palestiniennes et la mettre sur le même plan que le commerce de l'UE avec Israël, je me demande toujours: quelle est la part de l'antisémitisme? Quelle est celle de l'islamogauchisme? Pourquoi cet acharnement sur un pays minuscule et démocratique luttant pour sa survie dans un océan de despotisme?"

Source

Lire également:
Les 21 pays arabes possèdent 800 fois plus de terres qu'Israël

lundi 11 décembre 2017

Henri Temple: Les Palestiniens chrétiens sont de plus en plus minoritaires, menacés ou chassés, alors que les Israéliens arabes (musulmans ou chrétiens), eux, prospèrent


Henri Temple, avocat, juriste et homme politique :
Comme bien souvent quand Donald Trump prend une décision, elle est surinterprétée de façon épidermique et superficielle par les « commentateurs ». Pourtant, il y a déjà plus d’un demi-siècle que les États-Unis avaient reconnu que Jérusalem était bien la capitale d’Israël. Mais les «commentateurs» oublient de l’indiquer. Comme ils omettent de signaler que Donald Trump a rappelé, hier, qu’il était favorable à la solution de deux États: palestinien (Jérusalem-Est) et israélien. D’autres questions sont laissées dans l’ombre.

Emmanuel Macron a cru bon de reprendre le président américain en indiquant l’avoir mis en garde, redoutant que cette déclaration ne mette le feu aux poudres: une « provocation ». Et, donc, il suffirait qu’une des parties menace «d’ouvrir les portes de l’enfer» pour que l’on doive se soumettre?

Il y a des questions bien plus graves: les Palestiniens chrétiens sont de plus en plus minoritaires, menacés ou chassés alors qu’ils étaient majoritaires il y a cinquante ans à Nazareth, alors que les Israéliens arabes (musulmans ou chrétiens), eux, prospèrent même si leur statut n’est pas si facile.

Enfin, il y a la question des lieux saints. L’esplanade des Mosquées est administrée par la Jordanie. Pour les lieux saint chrétiens, la France en est historiquement protectrice (et, d’ailleurs, souvent constructrice du temps des rois français de Jérusalem) depuis l’accord passé entre François Ier et Soliman le Magnifique, par lequel fut reconnu à la France la prérogative de protéger les pèlerins en Terre sainte et les lieux saints. La France est la seule puissance étrangère à posséder des biens dans Jérusalem. Mais elle a oublié que cela engage sa responsabilité et sa dignité.

De l’Empire ottoman aux autorités israélienne et palestinienne, ce rôle lui a été reconnu continûment sur une quarantaine de congrégations et près de 130 établissements, qui sont ainsi définis comme étant «sous protection française». Toutefois, la question de l’internationalisation des lieux saints chrétiens majeurs (Golgotha, Saint-Sépulcre, Jardin des Oliviers, Via Dolorosa, Nazareth, Bethléem, l’abbaye de Latroun) est oubliée. Manque de fermeté.

L’accord dit Chauvel-Fischer, signé avec Israël en 1948-1949, et l’accord Laboulaye-Middein, signé avec l’Autorité palestinienne en 1997, permettent à la France de continuer à protéger une quarantaine de communautés chrétiennes françaises et leurs établissements (écoles, dispensaires, orphelinats, etc.) en Israël et en Palestine. Cette présence trop molle n’a pas empêché ces communautés de régresser. À Jérusalem-Est et dans les Territoires palestiniens, les chrétiens dans leur ensemble ne représentent plus qu’environ 1 % de la population, et la coexistence est plus difficile qu’auparavant.
Lire la suite @ Boulevard Voltaire

La déclaration du Président Ronald Trump de confirmer que Jérusalem est la capitale de l’État d’Israël et qu'il avait l'intention d'y transférer l’ambassade des Etats-Unis a donné lieu à de nombreux articles et commentaires. La plupart sont médiocres et recyclent les poncifs habituels.  Certains sont remarquables: celui de Henri Temple, "Le président Trump confirme Jérusalem capitale de l’État d’Israël et y transfère l’ambassade. Et la France ?" reproduit partiellement ci-dessus. Trois autres vous sont également signalés (Stephen Daisley, Harry de Quetteville, Archbishop Cranmer):

Stephen Daisley, Donald Trump is right: Jerusalem is the capital of Israel (Spectator)
Those who insisted for years that the peace process was dead now say that Trump has killed it. Those who asserted that US foreign policy was controlled by the Israel lobby now lament the surrender of America’s neutrality. Those who championed recognition of Palestine without negotiations are suddenly sceptical about unilateralism.  (...)
There is a polite, cuddly racism to the way their international admirers treat the Palestinians. They deserve a homeland but they cannot have someone else’s, and Jerusalem is someone else’s capital. Yes, it is a sacred place for the three Abrahamic faiths — something Israel protects fiercely — but it belongs to only one of them. Jerusalem has been sacked, burned, occupied and but has never been the capital of any other sovereign nation other than Israel. It’s not just the the capital of Israel but the spiritual heart of Judaism.  
Jerusalem is the capital of Israel. That cannot be wished away, shouted down or flooded in myth and revisionist history. Donald Trump, a man with a strained relationship to reality, is being damned for finally telling the truth.

Harry de Quetteville, Donald Trump has exposed a sad truth: that the Arab world no longer cares about Palestine (The Telegraph)
"When, a short decade ago, I was a correspondent in Jerusalem for this newspaper, there were some universally accepted certainties about the Israel-Palestine conflict. The first, and most important, was that ending it was the gateway to wider Middle East peace. If only a solution could be found, if only the lions would lie down with the lambs, a warring region would settle into democracy. The only problem was that both sides thought they were the lambs. (...)
A third certainty was also universal, but largely unspoken. This was that although the Arab world pretended to care deeply about the fate of the Palestinians, they didn’t give a fig. It was a useful stick with which to beat Israel and the West, but not much more. There was no equivalent expenditure of diplomatic might, economic heft, patience and nous. (...)

dimanche 10 décembre 2017

G. Bensoussan: "Ressasser que l’antisémitisme au Maghreb y a été importé par le colonisateur français relève du réconfort moral"


Georges Bensoussan, historien:

"Cette perception du juif comme l’ennemi, à quand remonte-t-elle ?
(...) Ressasser que l’antisémitisme au Maghreb y a été importé par le colonisateur français (ou plus récemment, comme en Algérie, par les enseignants wahhabites saoudiens) relève du réconfort moral. Pas de l’histoire.

Qu’on étudie les montagnes d’archives relatives au Maghreb des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, avant l’arrivée du colonisateur, pour y constater que le mépris et l’humiliation des juifs étaient dans ces sociétés une donnée de base. Les juifs y étaient des “chiens”, ce mot couramment utilisé encore dans le monde arabe pour les désigner, voire, pour reprendre les termes du Coran, des «singes» (sourate 2, verset 65 et sourate 7, verset 166). En 2010, Paul Fenton et David Littman publiaient aux Presses de l’université Paris-Sorbonne un fort volume de documents traduits de l’arabe et de l’hébreu, sur la condition des juifs au Maghreb du XIIe au début du XXe siècle (l’Exil au Maghreb). L’accueil réservé à ce livre scientifique fut glacial tant il est vrai que toute connaissance est risque de reconnaissance. (...)

Quand l’Occident du XVIIe siècle et des Lumières érige le sujet en valeur cardinale et promeut la raison critique contre la soumission, dans le monde arabo-musulman contemporain la communauté demeure une dimension essentielle de l’existence. Ce qui explique, comme une étude récente l’a montré, que si le fanatisme qui passe à l’acte demeure en effet le fait d’une poignée, au nom de la communauté et des liens qu’elle tisse, la majorité ne se résout pas à condamner, publiquement, cette fraction. Ici, la réalité première n’est ni l’individu ni l’État, mais la communauté des croyants, l’oumma."
Source: Valeurs Actuelles

samedi 9 décembre 2017

Marcel Gauchet: "Aujourd’hui, il y a un Etat juif, en conséquence de quoi certains reprochent son existence"


Marcel Gauchet, philosophe et historien:
"Par rapport à l’antisémitisme, ce que les nazis reprochaient aux Juifs, c’était d’être un peuple apatride, vivant en parasites aux dépens des autres patries. Aujourd’hui, il y a un Etat juif, en conséquence de quoi certains reprochent son existence… Il y a donc à la fois disparition de l’antisémitisme traditionnel dont l’antisémitisme racial de l’hitlérisme a été une sorte de pointe extrême, et à la fois réapparition sous un jour complètement différent d’un antisémitisme qui n’a plus rien de racial, qui n’est plus «spirituel», mais qui a trouvé une nouvelle cible. Il vient se greffer à l’existence d’Israël et aux problèmes afférant à un Etat menacé, pour en quelque sorte redonner vigueur au mythe du «complot juif», du projet de domination du monde – mais il ne se dit plus comme tel, parce qu’il n’est tout simplement plus plausible: il est très difficile de penser que le tout petit Etat d’Israël a un projet de domination mondial."  
Source: Le Soir